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A vrai dire il n'est pas seul. J'ai deux noyers dans mon cimetière. Sans compter leurs homonymes épars, répêchés du fleuve d'à côté, qui peuplent nombre de mes terrains.

Celui-là est robuste, énorme, divisant ses branches sur une base digne d'un jardin de grand-père, dans lequel les enfants construiraient des cabanes.

Le second est chétif, perdu dans l'allée d'entréer, seul, déployant son peu de racines au milieu des graviers de son allée.

Mon noyer, le premier, plonge son tronc au sein de Merlin, sa tombe. S'il est aussi vieux que son Merlin, dont on ne sait rien si ce n'est ce nom, de celui qui acquis ce terrain, il aura bientôt 50 ans. Une simple semelle entoure son terreau, on devine qu'il ne sort pas d'un caveau mais impossible de savoir si quelqu'un habite sous son ombre ce coin de terre cinquentenaire. Merlin est inconnu. Pas de prénom, pas même d'adresse si ce n'est celle de la ville. Pas de traces d'inhumation ou de vie dans les registres de l'état civil de la commune.
Rien. Rien si ce n'est l'ombre délicieuse des branches d'un arbre toujours plus en vie au fil des années. Il produit des noix que les connaisseurs du coin s'arrachent, cependant que les vivants des tombes d'à côté se désolent.
Non content de tâcher les monuments que l'on protège du mieux que l'on peut, il attire ces connaisseurs bien peu soigneux. En pleine saison, il m'arrive de surprendre même des professionnels du milieu, en équilibre sur des tombales qu'ils ont parfois eux-même posées, afin de s'accrocher aux branches et récolter les précieux fruits.
Ceux-là ne remettront les pieds dans mon cimetière que sous bonne garde. Une bonne garde à l'oeil pincé qui ne souffrira aucun écart, jamais plus.

Du mieux que l'on puisse avec les jardiniers de la ville, on l'élague, le vide des ses fruits au plus vite et on se régale, aussi bien de ses cadeaux en habits de bois que de son ombre bienfaisante aux plus hautes heures de l'été.

Oui mais voilà, une couronne aussi large, c'est autant de racines, longues et puissantes qui se déploient. Et notre Merlin a des voisins. Des voisins dont les terrains sont habités, entretenus, visités. Des voisins sur lesquels des vivants s'interrogent, sans oser trop y penser, mais qui craignent l'affreuse vérité : les racines n'ont pas vocation à frayer des chemins autres que ceux qu'elles souhaitent. Bousculant au passage des repos et des murs enterrés. Il y a bien longtemps que l'on n'a pas creusé aux alentours, mais un jour viendra, où les veuves auront droit à leur repos également, où des parents rejoindront les enfants injustement partis avant eux. Un jour où il faudra peut-être faire face à cette affreuse et végétale vérité.

Merlin voit son échéance approcher. Et d'ici trois, peut-être quatre ans, sans personne pour renouveler son repos, je devrais faire face moi, à des travaux incluant le déversement d'un poison, tueur de racines, libérateur d'autres repos, et dire au-revoir au seul noyer qui déversait trop de vie.

 

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